90 % des marchandises mondiales transitent aujourd’hui par bateau.
Et pourtant, le transport maritime reste extrêmement dépendant du fioul lourd, l’un des carburants les plus polluants au monde. Face à ce constat, une solution que l’on croyait appartenir au passé revient progressivement sur le devant de la scène : le transport maritime à la voile.
Cargo à voile, fret vélique, voilier-cargo… derrière ces termes parfois techniques se cache une vraie question : le vent peut-il contribuer à décarboner le commerce mondial ?
Chez Javry, cela fait plusieurs années que nous importons une partie de nos cafés à la voile. Cet article, adapté d’une conférence donnée par nos soins au festival The Wonder à Bruxelles, revient sur les promesses, les limites et l’avenir du transport vélique.
L’empreinte carbone du transport maritime traditionnel
Il y a à peu près 100 000 porte-conteneurs sur terre – ou plutôt, en mer. Ils représentent 80 % du volume de marchandises en tonne par kilomètre expédiées sur Terre. C’est le mode de déplacement qui achemine le plus de marchandises sur les plus longues distances.
Ces mastodontes utilisent du fioul lourd, contribuant ainsi de manière significative aux émissions de CO2 et de gaz à effet de serre.
Et on sait également qu’un litre de combustion de fioul lourd va générer 3500 fois plus de particules fines qu’un moteur diesel qui va brûler un litre de diesel. Ces particules fines sont néfastes pour la santé, comme le prouvent des études scientifiques depuis plus de vingt ans.
Outre les émissions de gaz à effet de serre, les porte-conteneurs posent des problèmes environnementaux majeurs, tels que les collisions avec la faune marine et les dégazages de fioul qui, entre autres, acidifient les océans.
L’Organisation Mondiale du Commerce prévoit un doublement du volume du transport maritime d’ici 2050, et donc un doublement de la production de gaz à effet de serre de ce secteur. Cette réalité peu reluisante met en évidence l’urgence de repenser le transport maritime.
Le porte-conteneur en comparaison avec les autres moyens de transport
Le porte-conteneur n’est pas complètement absurde comme moyen de transport, quand on le compare en termes d’ordre de grandeur au train, au camion et à l’avion.
Si on regarde la quantité de CO2 émise par tonne transportée sur un kilomètre avec un porte-conteneur, on parle de 12 grammes de CO2.
- C’est quasi la même chose que le train, voire même un peu inférieur.
- Par contre, c’est 5 fois moins que le camion, et 50 fois moins que le transport par avion.
| INFRASTRUCTURE | DÉPENSE |
|---|---|
| porte-conteneur maritime | ≈ 12g CO₂ / t / km |
| fret ferroviaire | ≈ 14 CO₂ / t / km |
| camion / poid-lour | ≈ 75 CO₂ / t / km |
| avion | ≈ 500 CO₂ / t / km |
Vous vous étonnez de voir que le transport maritime est en fait l’un des transports les moins émetteurs par kilomètre ? Toute la nuance est dans ces 2 derniers mots.
Le transport maritime est le moyen de transport le plus utilisé parce que les marchandises sont transportées à travers d’océans qui sont extrêmement vastes.
Le nombre de kilomètres parcourus par un kg de marchandise est donc beaucoup plus élevé sur mer que sur terre. C’est cette longue distance sur mer qui en fait un moyen de transport très polluant.
Le transport maritime est donc inévitable pour les marchandises telles que le café. Par contre, des solutions de transport maritime plus vertueuses commencent à voir le jour…
Propulser nos marchandises à la force du vent
Cette solution, c’est la voile. Et non, ce n’est pas une innovation : elle a été utilisée énormément par le passé ! Elle fut mise de côté par contrainte de vitesse pour expédier la marchandise beaucoup plus rapidement, en pensant que les ressources étaient illimitées (spécifiquement le pétrole). Depuis, on sait que le fioul lourd n’est pas une ressource sans fin.
À l’origine du projet , TOWT & Belco
TOWT est une néo-compagnie maritime, acteur majeur du renouveau du transport de marchandises à la voile.
Après avoir entendu parlé du projet TOWT, Belco est convaincu et commence à parler de l’importation du café à la voile aux torréfacteurs avec lesquels ils travaillent. Étant féru de voile, et fondamentalement engagé pour l’écologie, le projet nous parle tout de suite.
En 2021, TOWT et Belco nous proposent un test : transporter 22 tonnes de café vert à la voile entre la Colombie et la France. Nous sommes les seuls en Belgique à y croire, mais nous sommes convaincus.
Les nouveaux voiliers-cargos peuvent-ils rivaliser avec les cargos traditionnels ?
Le test a permis de valider qu’il y avait de la demande, même si ce n’était pas facile – j’en parle ci-dessous dans les défis. Et malgré le coût prohibitif, le test a confirmé à TOWT ce qu’ils pressentaient: il était temps de passer à la vitesse supérieure.
La vitesse supérieure, c’est quoi ? C’est construire un “vrai” voilier cargo, pas la goélette du passé. Celui-ci va permettre de décupler le volume transporté. Voici un ordre de grandeur pour comparer :

- En vert, la goélette Avontuur utilisée pour notre première traversées test : 35 tonnes transportables par trajet.
- En vert foncé, le premier voilier cargo en construction : 1 100 tonnes transportables par trajet.
- En gris, un porte-conteneur au fioul lourd : 38 000 tonnes transportables par trajet.
Quelques caractéristiques du voilier cargo (le plus grand du monde !) pour se rendre compte de l’ampleur du projet:
- Longueur : 80 mètres, grosso modo un petit terrain de foot.
- Hauteur : 64 mètres une fois que les mâts seront placés.
- Capacité : 100 conteneurs, donc plus ou moins 1100 tonnes.
- Vitesse moyenne : 11 nœuds. Les porte-conteneurs classiques ont une vitesse entre 12 et 15 nœuds, en fonction du type de porte-conteneurs.
- En termes d’émission de CO2, rappelez-vous qu’on était à une moyenne de 13 grammes pour le porte-conteneur et le train. On passe à 2 grammes.
Pourquoi le fret à la voile attire de plus en plus
⚖️ Décarbonation
C’est indéniable : le transport à la voile est bien plus écologique que le transport classique par porte-conteneur. On n’en doutait pas, mais on préfère avoir des données chiffrées. On parle de:
- ➤ 90% de CO2 en moins,
- ➤ 98% de soufre en moins,
- ➤ 92% d’oxydes d’azote en moins,
- ➤ Pas de méthane,
- ➤ Pas de particule fine.
🐋 Impact positif sur la biodiversité
Les voiliers cargos sont moins bruyants, réduisant ainsi les collisions avec la faune marine. De plus, les risques de déversement de pétrole sont considérablement réduits puisqu’il y a très peu de fioul à bord.
🌬️ Utilisation d’une ressource inépuisable
Ceux qui font un peu de voile savent que le vent est assez prédictible grâce aux modèles météorologiques. C’est une ressource abondante, certainement en haute mer, et donc tout à fait utilisable sur la durée.
💰 Réduction des coûts à long terme
Alors que le coût du pétrole augmente, le transport à la voile deviendra plus compétitif. Aussi, depuis cet été, le transport maritime est entré dans le système européen des quotas carbones. Ce qui signifie que les compagnies maritimes devront payer leur pollution, et donc forcément répercuter ce surcoût sur leurs factures. Encore un point pour la réduction de l’écart de prix entre la voile et le conventionnel.
💝 Cales dédiées
Sur les porte-conteneurs classiques, les conteneurs sont à l’extérieur, en direct avec l’atmosphère. Garder certains produits au frais requiert alors beaucoup d’emballages, et est hasardreux.
Ce n’est pas le cas pour les voiliers-cargos : le pont accueillant les mats et voiles, la marchandise est transporté dans des cales. Chez TOWT, ces cales sont travaillées pour réduire au maximum les variations de températures et d’humidité, néfastes pour les denrées :
- variation du taux d’humidité :
- +/- 40% à la voile
- +/- 70% en cargo classique
- variation de température :
- +/- 23°C à la voile
- +/- 70°C en cargo classique

Avec tous ces atouts, le fret à la voile devrait exploser, non ? Malheureusement, il comporte aussi des freins que tout le monde n’est pas prêt à assumer. Les voici.
Pourquoi le transport maritime à la voile reste encore marginal
Ce n’est pas (encore) à 100% décarboné
Il est crucial de comprendre que le transport maritime à la voile, bien qu’éco-responsable, ne résout pas complètement le problème des émissions de gaz à effet de serre. Les diminuer de 90% c’est bien, mais il en reste.
Par ailleurs, le transport ne représente qu’une partie de l’empreinte carbone du café, la majorité étant émise lors de la production (voir notre article sur le bilan carbone du café).
Temps de transport
Le temps de traversée peut être jusqu’à 30% plus élevé par rapport à un transport en porte-conteneur classique … MAIS ceci est compensé par le temps opérationnel réduit une fois à quai, comme expliqué ci-dessus, et par l’absence d’escales ! Au final, un trajet direct à la voile est plus court qu’un trajet avec escale d’un porte-conteneur pourtant plus rapide.
Un surcoût certain (pour le moment ?)
Aujourd’hui, le coût du transport est plus haut que lors de l’utilisation de porte-conteneurs classiques. Le coût impacte nos marges, mais aussi le prix du café pour le consommateur final.
Le coût légèrement supérieur du café importé à la voile peut constituer un obstacle. On est conscient que tout le monde ne peut pas se le permettre d’acheter du café plus cher. Trouver des consommateurs et des entreprises prêts à investir dans des produits plus respectueux de l’environnement reste un défi.
Mais ça, c’est aujourd’hui. À terme, on sait que le prix du baril va augmenter – on l’a déjà vu lors de l’envolée du prix du pétrole ces derniers mois, ou lorsque du blocage du canal du Panama où un conteneur classique est passé de 3 000 $ à 12 000 $ en quelques jours – et donc le coût du transport classique va en être impacté.
Les perspectives pour l’avenir
Reprenons un peu de hauteur. La création de ce voilier est déjà un fait incroyable et c’est la première version d’un projet sur le long terme. Le voyage ne fait que commencer.
La preuve est faite que financièrement, le transport par voilier peut devenir plus intéressant sur le long terme. Écologiquement, la preuve est faite aussi. Il n’y a plus beaucoup de frein à l’utilisation de ce genre de méthodes et à son amélioration. C’est maintenant une question de moyens, et de porteurs de projets qui vont avoir envie de concurrencer.

- Du côté de TOWT
- TOWT a créé des emplois, réduit les émissions de CO2 et prévoit la construction de nouveaux voiliers cargo, en plus de ceux déjà en route.
- Du côté de Belco
- Belco devrait transporter 20% de son café à la voile en 2024 avec des connexions avec la Colombie et le Brésil.
- D’ici 2030, l’importateur prévoit d’importer presque 100% de son café à la voile.
- Du côté de Javry
- on prévoit de réintégrer de manière fixe deux cafés importés à la voile en 2024 et d’agrandir notre offre avec chaque nouveau café.
- en 2025, on veut que 50% de nos cafés soient importés à la voile
- Notre but est de propager ces cafés à un prix abordable avec la qualité qu’on connaît et l’éthique qui caractérise notre projet jusqu’ici.
Le transport maritime à la voile représente une lueur d’espoir dans la lutte contre le changement climatique et la dégradation de l’environnement.
Bien que des défis subsistent, les avantages en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, de préservation de la biodiversité et de développement économique en font une solution prometteuse pour l’avenir du transport maritime éco-responsable.
2026 : où en est-on ?
Depuis notre conférence donnée en 2023, le transport vélique a continué de gagner en visibilité. Les projets se multiplient, les technologies progressent et les enjeux de décarbonation du maritime deviennent de plus en plus centraux. 1/3 de notre gamme est en label « à la voile » aujourd’hui !
Mais l’actualité récente a aussi rappelé une réalité importante : faire émerger une nouvelle filière logistique reste un défi complexe. Les difficultés rencontrées par TOWT (dépôt de bilan + rachat) ont mis en lumière les enjeux économiques du passage à l’échelle.
Dans ce contexte, le vote le 12 mai 2026 d’une proposition de loi visant à « accélérer le développement du transport maritime à propulsion vélique » marque une étape importante. Le texte vise notamment à mieux définir juridiquement la propulsion vélique et à soutenir le développement de la filière.
La voile ne remplacera probablement pas l’ensemble du transport maritime mondial. Mais elle commence progressivement à être considérée comme une composante crédible de la transition du secteur.
Pour aller plus loin
- lesoir.be
- greenly.earth
- Sciencepresse.qc.ca
- kibodo.shop
- Ademe
- TOWT
- Belco
